Addiction et développement psychoaffectif

La situation de Flora révèle l’inscription de l’addiction dans le développement psychoaffectif sur un deuil empêché depuis la puberté. La demande de psychothérapie de cette patiente de 32 ans est motivée aussi bien par la difficulté relationnelle que par la difficulté à gérer sa consommation d’alcool. Après de brillantes études, Flora s’épanouit dans son travail mais elle n’arrive pas à nouer une relation amoureuse. Lors de rencontres avec des hommes, elle se cache derrière une image d’elle-même très dégradée. Elle n’aime pas son corps, qu’elle trouve androgyne et manquant d’attributs sexuels féminins. Il lui est impossible de s’imaginer dans une situation d’intimité avec un homme. Mais il lui arrive de passer à l’acte lorsqu’elle est alcoolisée. Elle se sent honteuse le lendemain et gênée à l’idée de revoir l’homme. Pour éviter d’être seule elle participe à des after works avec ses collègues et des soirées entre amis associés à des alcoolisations importantes. Ces alcoolisations provoquent parfois des chutes, des accidents (elle loupe une marche, elle trébuche) et des traumatismes corporels qu’elle dissimule derrière des lunettes de soleil mais qui l’inquiètent. Elle passe beaucoup de temps avec son père. Veuf, depuis que Flora avait 11 ans, il s’est toujours beaucoup occupé de ses enfants et reste proche d’eux. Récemment, Flora a acheté un appartement à quelques rues de la maison familiale, en se disant que peut-être habiter chez « papa » ne l’aidait pas à s’engager dans une relation. Flora ne parle jamais de sa mère décédée. Interrogée, elle déclare ne pas en avoir souffert, « papa a tout fait pour que maman ne nous manque pas ». Flora est dans l’incapacité de se représenter cette perte. Dans la famille rien n’a été dit et pour la jeune femme rien n’a été remémoré avant de l’être dans espace de psychothérapie. La non-reconnaissance de la perte qui la protège contre l’angoisse de perte maintient Flora dans l’incapacité d’affronter le deuil.  Nous pouvons penser, en paraphrasant Nicolas Abraham et Maria Torok que « pour ne pas avaler la perte » [Flora] « imaginait d’avaler ce qui était perdu, sous forme d’un objet ».[1] Les alcoolisations, devenues très fréquentes durant la période où elle a commencé à élaborer la perte, disparaîtront progressivement sans que cela soit évoqué en séances. Cela correspond à la période où Flora a trouvé les mots pour décrire ses émotions. Elle a découvert la tristesse derrière les conduites de « clown » qu’elle pratiquait depuis l’enfance. Elle s’est enfin autorisée à sentir, à pleurer. Elle a commencé à s’approprier sa souffrance, à la penser pour pouvoir agir sur elle au lieu que celle-ci n’agisse sur elle. Elle dira fièrement plus tard que maintenant elle peut consommer « raisonnablement ».

[1] AbrahamN.et Torok M.  « Introjecter-Incorporer. Deuil ou mélancolie », in Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 6, 1972, p112.

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